Il est plus que temps pour moi d aborder frontalement ce problème; je précise d'emblée que c est un problème pour moi, pas pour d'autres; en témoigne le cas exemplaire du moine errant bouddhiste Matthieu Ricard. Dans ses Mémoires passionnants il nous conte qu il a vécu sans dommage de longues années dans une grotte dans un pays himalayen; on sait aussi l imporatnce de l'érémitisme dans le christianisme. Enfin que de fois n ai je entendu le témoignage d artistes et écrivains qui aimaient la solitude.
Pourquoi chez moi la solitude fait-elle problème à ce degré?
D abord il convient de distinguer en stricte méthodologie deux types de solitude qui interrogent: la solitude objective et la solitude subjective. Je pense à Johnny qui hurlait sa solitude; or Johnny était toujours très entouré, notamment de fans et de femmes.
Chez moi, il s'agit des deux solitudes: personne chez moi, pas même un petit animal (ne riez pas: dans mon ancien appartement une araignée me tenait compagnie dans les wc: la Vie).
Je crois que mon vieillissement qui s accélère ces derniers temps accroit ce sentiment douloureux parce qu anxiogène.
Je vois moins bien, j entends moins bien, ma marche est moins assurée, je crains un accident toujours possible.
Mais jadis, il y a mettons 7 à 10 ans, pas de souci pour moi. J étais seul comme je l ai toujours été mais je n avais pas ce ressenti douloureux. Je sais par ailleurs qu il y a pire; on cite le cas de personnes âgées n ayant qu un contact humain par mois; on sait aussi qu la solitude n est pas l apanage des personnes âgées; les jeunes en souffrent aussi; ils disent par euphémisation qu ils s ennuient.
Le Covid une fois encore a déshabitué les gens à "voisiner" comme on dit joliment au Québec.
Le ressenti d être seul a à voir avec ce sentiment diffus d être "seul au monde", comme perdu, perdu dans les espaces intersidéraux, ce que je ressens confusément dans ces violentes crises de panique qui me submergent à présent même à deux pas de chez moi.
La solitude renvoie à la perte d une partie de son corps, au sentiment de l incomplétude, à la chute dans un trou noir.
Les gens qui se sentent seuls ont été très seuls dans leur enfance et ont vécu le drame de la perte réelle ou fantasmée d un être proche, trop proche.
Et je pense à la notion de bonne distance: une"bonne mère" doit veiller à être proche mais en respectant le soi de son enfant, son intégrité physquqe et morale.
Petit j ai souffert de la mort de ma tante à l âge de quatre ans; je me suis trouvé livré à moi-même sans aide, sans explication sur cette disparition brutale avec ce deuil étouffant et interminable et très extériorisé "à la mode méditerranéenne".
La mort encore récenete de ma mère est pour moi une double perte objective et interne.
Même réduite à l état de légume par ce terrible Alzheimer, elle était vivante. Je la savais quelque part. Fini tout çà.
Je suis seul, seul dans cet infernal duo avec moi-même sans médiation possible.
Longtemps, trop longtemps cette mère qui fut une femme dynamique, perfectionniste, intelligente a imposé sa présence envahissante à ses "trois hommes". Et moi, l aîné déjà fragile, né au milieu des bombes, rescapé d une grave maladie qui a emporté ma tante, j ai été élevé dans ce cocon protecteur qui a disparu remplacé, par mon chez-moi qui s y substitue tant bien que mal.
Pour ma psychothérapeute (j ai passé un bon tiers de ma vie chez les psys), ma génitrice a fait de moi une "poupée", pour mon frère j ai joué le rôle imposé de phallus manquant.
Dur de vivre dans les profondeurs de son être comme la partie d un tout.
La solitude dramatique que je vis est comme la conscience d être incomplet. Non seulement il n y a plus personne mais il me manque une part de moi.
Mais au delà il y a le masque grimaçant de la mort.
La solitude vous confronte, à ce degré d acuité à votre néant.
Pascal a magnifiquement compris la problématique. L Homme a du mal à rester seul et à tout prix ( j insiste: à tout prix) il cherche le divertissement, de "divertere" détourner.
Tout sauf la solitude: drogues, alcool, écrans, musique comme bruit de fond, chien ou chat, lectures. Tout vien tromper notre ennui de vivre, notre sentiment d être de trop ( Sartre). Hamlet est seul face à un crâne quand il dit ces mots snas doute les plus célèbres de toute la littérature: "To be or not to be that is the question".
La société de consommation actionne les sirènes de la séduction marchande en susurrant: vou;s ne serez jamais seul avec ce robot ménager, ce joujou, cette poupée.
L enfant a peur du noir; mon père me racontait avant de me coucher la même histoire de Bamboula. J étais tranquillisé. et m endormais rapidement.
A présent je n ai pas le choix.
Je dois apprendre à un âge où on a du mal à apprendre que in fine nous sommes, entourés ou pas, toujours seuls, fondamentalement seuls...