Visite après un long moment chez notre mère à l EPAHD de Bagneux avec mon frère; toujours mon appréhension d'avant: comment vais-je "la" trouver cette pauvre femme, âgée de 99 ans, Alzheimer, victime récente d un oedème et exposée aux chaleurs sans précédent qui ont beaucoup affecté l Ile-de-France.

Vision habituelle de ces grands vieillards, inertes face à un écran qui ne fonctionne pour personne (à part les deux ou trois valeureuses soignantes noires payées au lance-pierre qui peuvent en profiter). Nous essayons de distinguer notre mère dans ce groupe de personnes; ah! çà y est, c est elle après un temps de flottement: mon frère comme moi avions d'abord cru reconnaître ma mère...enfin, on s'approche d'elle; l'oedème s'est quelque peu résorbé (il était du à l'arthrose); le regard est vif mais l'approche est toujours plus ou moins imprévisible. Le regard se porte sur nous; certes il "exprime" quelque chose mais quoi? Puis ce geste difficile à vivre du rejet que nous essayons d'apaiser.

Mais faute d'échange, mon frère et moi restons à l'écart à discuter; sur le chemin du retour, nous parlons philosophie, société, méditation; sinon le rapport est tendu car je reproche de manière récurrente à mon frère son indifférence à mon égard en lui faisant observer que ce sont des étrangers qui demandent de mes nouvelles, pas lui, alors que la canicule affecte les gens âgés, avec il est vrai, d autres catégories de la population.

Et toujours le même phénomène au retour chez moi. Vif malaise indéfinissable; je me sens si peu "chez moi" alors; tout se passe comme si j avais rapporté de ce bref séjour chez "les grands anciens" un peu de leur état; pourtant j ai un discours intérieur comme "il te faut faire front parce que c est la vie, c est ta vie, c est ainsi, c est la société actuelle avec les "progrès" de la médecine qui font que la vie est prolongée. 
L'esprit humain est chose complexe: je ressens un malaise confus que ni la pensée ni les mots ne peuvent débrouiller...

Je me sens tellement limité personnellement pour dire ces choses...

Cependant, juste avant, le matin j évoquais avec la thérapeute la question de la mort; elle me dit que c est dans l ordre des choses; c est la nature humaine et c est la nature...Oui bien sûr; parfois je regrette de ne pas être aussi "insensible" que mon frère.

Mais en début d après-midi après mon déjeuner vegan chez Cojean que j apprécie beaucoup (pas mal de crudités, de choix et de nouveaux goûts avec une inventivité constante; j aime y déjeuner après la séance de thérapie), petit "évènement" qui m'a fait du bien. Comme il faisait enfin assez beau, je m installai sur un banc dans le square voisin à Sèvres-Babylone. Voilà que (ô surprise! c est une sorte de "miracle" dans cette ville d indifférence) un jeune homme muni de son déjeuner bio me demande la permission de s asseoir à mes côtés; j accepte bien entendu! de plus me tendant une baguette il m en offre un  morceau; je décline lui disant que je venais justement de déjeuner. Il m'apprend qu étudiant en philo, il passait deux mois à paris; je le croyais polonais; de fait c était un suédois. Grande conversation cra j ai un besoin immense de parler même avec des inconnus.

Et moi d évoquer mon voyage étant jeune en Scandinavie jusqu au cap Nord. Magnifique nature; forêts et lacs, cercle polaire arctique franchi, rennes et lait à profusion...

Il me parle de la Suède actuelle, de son gouvernement d extrême droite, des forêts plutôt artificielles (?), de Goteborg dont il est originaire (j ai gardé un souvenir saisissant de la visite des installations portuaires impressionnantes). le jeune homme m'apprend que maintenant des immeubles sont édifiés à la place d une partie des infrastructures...

J'"admire" (en fait je n aime pas trop çà!) les tatouages de l étudiant en particulier une croix ansée de l Egypte ancienne, symbole de vie.

Nous discutons littérature et m étonne de ses connaissances en littérature française; nous nous découvrons des goûts communs: Marguerite Duras, la grande Marguerite; il découvre grâce à moi l autre Marguerite (Yourcenar); j écris alors le nom de cette grande écrivaine et académicienne ainsi que le titre du roman historique "Mémoires d Hadrien". J admire au passage l élégance du petit carnet qu il me tend ainsi que celle du stylo mixte, bille et mine (en fait je devine qu il s agit d un Bic d après le logo).

J aurais bien prolongé la conversation avec ce jeune homme-surprise mais j avais rendez-vous avec mon frère. Aussi lui proposé-je de le revoir pour lui "montrer" Paris; échange de numéros de portable.

Mais je reviens au Bouddhisme (je lis en ce moment l ouvrage magistral de Lavis sur le Bodhicaryavatara de Santideva): bonheur d expression, subtilité de la pensée et culture immense maîtrisée. Pour autant cette lecture n est pas facile on s en doute avec des questions comme "qu'est-ce que la réalité?". Je précise avec de gros sabots: "elle" n existe pas.

Elle n existe pas à la fin des fins et pourtant elle existe bien pour un homme angoissé, qui a peur de la mort, qui hait la solitude, qui recherche désespérément les contacts, qui reste curieux; désemparé et livré à la liberté vertigineuse; la vie existe bien...même si c est un songe même si sur un certain plan elle n existe pas.

Au fait quand vous rêvez est-ce que vous vous posez la question de la réalité du rêve?

"La vida es sueno" (Calderon)