Après la panthéonisation de Simone Veil, nous apprenons la nouvelle de la mort de Claude Lanzmann, philosophe compagnon de route de Sartre (époque bine révolue!); journaliste des "Temps modernes", une des revues intellectuelles les plus vivantes de ce pays, et surtout réalisateur de "Shoah", film épique de plus de dix heures pour, leçon magistrale d Histoire, de psychologie collective et témoignage exceptionnel sur l'horreur à l état pur, celle de la destruction des Juifs d Europe par les nazis.

Le problème de Lanzmann qu il a résolu à sa manière était; comment nous rendre témoins de "la chose", de cet innomable qu on a d"abord aux usa appelé "holocauste" mias ce terme trop connoté se référant à ce qui a déjà eu lieu par le passé n allait pas ni "nuit et brouillard" nom de code des nazis pour leurs opérations.

La difficulté pour Lanzmann était de se démarquer de la série américaine "Holocaust" qui a eu le mérite de faire partager à un large public la vie d une famille juive persécutée et du film de Resnais, sobre documentaire pointant l épouvante des camps de la mort.

Cependant il fallait trouver une solution au plus près de l indicible, loin de la fabrication et du trop visible qui du coup ne montre rien.

La psychologie humaine en effet met en oeuvre des mécanismes de protection de soi d el ordre du déni, de la fuite, de la banalisation, de l assimilation au connu, de la déréalisation.

J ai moi-même vécu dans ma chair à deux reprises dans des circonstances autrement moins graves ces mécanismes de protection sous forme de déréalisation (ce n est plus vraiment moi qui subis mais un autre ou une sorte de créatvité spontanée invente un comportement qui agit sur l autre).

Lanzmann, de manière géniale a découvert que ne rien montrer était au plus près de l évènement.

Montrer encore même avec de nouveau documents revenait paradoxalement à cacher ...l'essentiel. Cela aurait immanquablement renvoyé à la catégorie "films d horreur" donc à du connu et à une protection contre les images, aussi fortes soient-elles...

La médiation par la parole, celle des survivants, des bourreaux, des témoins, nous contraint à nous représenter, chacun pour soi l irrreprésentable.

Je repense à cette scéne du coiffeur de Tel Aviv, ancien déporté, que Lanzmann obligea à refaire les gestes que cet homme étéit obligé d effectuer, ceux de la tonte des futurs gazés.

Je n oublierai pas et ce que je ressentais comme une sorte de sadisme chez Lanzmann et les pleurs du coiffeur; scéne insoutenable doublement dans sa présentification contrainte et dans l évocation du réel "impossible"; Non Lanzmann n a pas été sadique ici mais pour lui le devoir de mémoire passait avnt tout; de même cet homme en revivant dans son  corps l enfer personnel s en délivrait par catharsis.

Le pari risqué de Lanzmann fut relevé: il a nommé ce qui n a pas de nom dans l histoire humaine (en choisissant un nom hébreu ici approprié: la catastrophe), il a transmis ce que aucun être seul ne peut transmettre; il a montré sans montre ce qui déborde notre entendement (au point que les plus extrêmistes nient) mais nous parle et nous donne à penser.

Ainsi il a su éviter le piège de la banalisation qu évoquait Arendt en assistant au procès Eichmann: la banalite du mal (ce qui revient à dire que le mal n est rien).

Il a su par la singularité de son oeuvre (10 heures d images de la nature et d hommes et de femmes) pointé l exceptionnalité du crime et metttre à l oeuvre ce Réel dont parle Lacan; la catégorie de l Impossible.

SHOAH ne pourrait que correspondre à l épopée de manière approximative encore.

Le document vieillit et se démode mais le film garde sa vigueur. Lanzmann à sa manière de cinéaste et de philosophe s'inscrit par ce long cri muet dans la tradition des Prophètes de l Ancien Testament.