L espèce Homo sapiens sapiens est décidément incurable; je parle de la guerre et de cette démangeaison pérenne à toujours et encore (jusqu'à la fin des temps?) recourir à la guerre pour conquérir de nouveaux territoires, asseoir sa légitimité, (se) prouver qu on est fort, le plus fort, acquérir des richesses ou protéger ses nationaux.

Tout se passe comme si les effroyables catastrophes que toute guerre génère et en particulier les morts de jeunes hommes et femmes ne comptaient pour rien dans le bilan final, comme si la vie en elle-même n était pas déjà dans son essence tragique...

Ce qui ne laisse pas de m'étonner: le rapide oubli de ces catastrophes pour remettre le couvert (expression bien familière pour une chose aussi désastreuse). Souvenons-nous peu d etemps après l enfer de 39-45, c était la guerre de Corée sans compter le conflit indochinois (les conflits indochinois) et la guerre d Algérie.

Pourquoi? Je rappelle que, tout enfant, je me revois regardant vers le ciel bleu de Tunis des escadrilles d avions alliés en route vers le Sud. En outre avec mes parents nous occupions un petit deux-pièces douillet au deuxième étage des quartiers européens, rue Courbet (curieusement je vis actuellement rue Lecourbe à Paris). Je me revois à deux ans regardant des files sans fin de prisonniers allemands passant devant le fenêtre de la salle à manger de mes grand-parents maternels. Cette impression vivace, tenace, obsédante de ces colonnes des (naguère) fières unités de la Wehrmacht maintenant livrées telles une troupe d' esclaves apeurés, les mains sur la tête, déguenillés au vainqueur. L axe s était effondré après de très dures batailles dans le sud. le général américain Patton s est illustré dans ce sud tunisien (cf le beau film portant ce titre "Patton"). Romantisme de la guerre ici.

Un doute subsiste; j avoue ne pas savoir encore s il s agit de reconstruction de la mémoire (cryptomnésie) ou de souvenirs réels.

Mais à la limite peu importe, j en ai tant lu sur l effroyable conflit: 60 millions de morts, des destructions innombrables en Allemagne même (cf le très beau film de Rosselini "Allemagne année zéro") un tiers des Juifs dans le monde exterminé, des peuples en souffrance extrême livrés au délire d un fou que son "grand peuple" a suivi comme les rats du joueur de flûte de la légende allemande.

Je pense à ce mot fameux de Goethe: "peuple allemand grand par ses génies et petit dans sa masse" (on pourrait en dire autant de chaque peuple)

Actuellement la Syrie est sous le feu des combats depuis sept ans ou plus. Et voilà que Trump attise les passions dans ce petit coin de la planète, le Moyen-Orient, déjà potentiellement explosif.

La guerre, toujours la guerre. Je ne suis pas un ancien combattant mais j'ai un peu goûté à la chose (préparation militaire au fort neuf de Vincennes avec parcours du combattant; c était cela pour l étudiant que j étais ou le départ pour l Algérie). Je me souviens de l album de photos sur papier glacé qu avait rapporté de la guerre mon oncle maternel, le plus jeune; il était de la 2me DB de Leclerc qui s est couverte de gloire puisqu elle a participé à la libération de Paris (cet oncle avait curieusement retenu de "sa" guerre tout un argot militaire (nostalgie? allez savoir); De plus, deux autres oncles au moins ont fait la guerre. Je pense au mari de la soeur de ma mère qui a "fait" Cassino, lieu de combats d une violence inouïe au coeur de cette belle Italie.

Nous recevions à la maison la magazine tout en couleur "Victory" avec ses belles photos des Etats-Unis et de ses populations et ses images de batailles. Bien entendu, ce magazine avait des objectifs de propagande mais je n en avais pas conscience à l époque. C était pour moi un vecteur...de rêve.

J ai lu quantité de livres sur la barbarie nazie et visisonné tant de films, documentaires ou fictionnels à ce sujet. Sans compter les témoignages littéraires, surtout les journaux de Junger, remarquables par leur incontestable qualité littéraire. Errich-Maria Remarque lui dans "A l Ouest rien de nouveau" exprime le point de vue pacifiste. J'ai lu avec intêrêt l ouvrage de Pierre Clostermann sur la guerre dans les airs, "le grand cirque". Reconnaissons-le: cet ouvrage précis, intense, "viril" m a conquis: syndrome de celui qui regarde le danger sans risque; le plaisir de se savoir protégé malgré un risque présent; Jouer avec la mort et en triompher. Aristote parlait déjà de la pitié et la terreur, ressorts de  la tragédie.

Je ne comprends pas, toujours pas; j interroge la psychanalyse; selon Freud nous sommes TOUS  dans notre intime le théâtre de deux pulsions antagoniques "titanesques": Eros, force qui lie et Thanatos, force qui délie  (Jean Lartéguy a intitulé magnifiquement un de ses ouvrages: "tout homme est une guerre civile")

La guerre est-elle inscrite dans notre héritage génétique? A-t-elle à voir avec un "complexe" de facteurs endogènes et exogènes? j inclinerai à le penser.

Toutes les cultures, je dis bien toutes ont une guerre au moins à leur actif dans leur histoire; même le doux peuple tibétain que je pensais naïvement indemne de ce fléau.

Interrogeant ma propre biographie (plus froussard que moi, c est difficile) je me revois "jouer à la guerre", mimant en cela les soldats français casqués et armés qui patrouillaient sur les hauteurs résidentielles et fleuries de Tunis avant l indépendance. Le spectacle m exaltait tout en me faisant un peu peur: mixte classique des amateurs de films policiers; on se donne des frissons en ne risquant pas grand chose...Je m'identifiais aussi (c était la grande mode des films-peplums) aux légionnaires romains.

Interrogeant ma psyché, comment ne pas reconnaître en moi une zone trouble, confuse, une part "maudite" où se mêlent avec la peur une secrète jouissance (?).

Je me demande en suivant Darwin si justement nos pulsions à faire la guerre ne remontent pas à la nécessité pour nos lointains ancêtres de se battre pour ne pas mourir...

Et si c était cela le goût inaltérable, durable, constant, renouvelé de faire la guerre.

L Homme ne s aime pas lui-même à l origine; ne lui demandez pas d aimer les autres.

Jésus lui-même tient des propos de guerrier; le peuple de la Bible est belliqueux dans de multiples épisodes de l Ancien Testament; le Coran parle des différents Djihad, la Bhagavad Ghita narre une guerre fratricide etc etc

Le Bouddha lui-même qui a enseigné une anthropologie fondée sur la paix et la sérénité au coeur de notre être a du lutter contre les armées de Mara, le dieu de la Mort, en un ultime combat, avant son éveil.

Et si la guerre, suprême paradoxe, était ce que l Homme a trouvé de "mieux" pour   donner la mort à la mort?