Comme disait Shakespeare, "il y a plus de choses, Horatio, sur la terre et dans le ciel que dans toute notre philosophie"...

Vendredi 13 donc.

Jour de visite à notre mère avec mon frère. Toujours mon appréhension: comment vais-je "la" retrouver? quel "accueil" me, nous fera-t-elle? Il se trouve que j ai manqué une ou deux visites; ma mère ( l'est-elle encore à ce stade: âge plus Alzheimer?). Il se trouve que d emblée à mon égard elle eut ce petit geste que je connais bien avec la main signifiant "va-t-en!". Allez comprendre...Puis elle se "radoucit"; des guillemets car je n arrive pas à décoder les signes de cette maladie hautement déstabilisante pour les proches et les non-spécialistes. Par la suite, esquisse d un sourire, regard apparemment intéressé, présence-absence, que dire d autre. Je suis désemparé.

Revenons à ce vendredi 13. Ce n'est pas une blague: un chat noir se trouvait à l accueil de la maison de retraite, sur le bureau de l hôtesse dite "d'accueil". Et moi de blaguer et de faire le rapprochement avec le jour; je ne crois pas être plus superstitieux qu un autre.

Mais la suite des évènements vaut le détour. J étais invité à une réunion  d une société de pensée à laquelle je tenais. Mais je ne me sentais pas prêt à affronter la foule des transports en commun avec ma tenue "de pingouin" (je reste tel que j ai toujours été, avec un fond de timidité sociale; de plus, j'avais envie de me payer (les taxis sont très chers à Paris) un petit confort. Je pensais avoir tout mon temps avec une heure de durée du transport pour me rendre à l autre bout de Paris. Mais pour mon malheur je crus bon de préciser: j'ai mon temps (avec mon honnêteté coutumière): "veuillez déposer au métro Voltaire" (la rue où je devais me rendre était d après le plan  sur internet proche du Métro. De fait, nous avions magré de forts embouteillages (vendredi soir à la veille des vacances) de l avance. Le chauffeur me dit: voilà, vous avez un café et le rue X est là, me montrant de fait une rue perpendiculaire étroite que je pensais être la bonne; je comptais me prendre un décaféiné et ajuster ma tenue.

Tout semblait bien se passer donc; après tout, au pire, j avais mon gps.

Eh bien non, tout s est très mal passé bien au contraire: le gps a dysfonctionné comme jamais, l icône n avait plus sa flèche et l itinéraire à suivre toujours changeant! Et moi de marcher à l aventure comptant sur une heureux hasard. Je passe sur les détails (toujours ce gps comme "affolé"). Je priais pour que enfin je tombe sur cette rue ...Non le temps à parcourir lui bien indiqué de s allonger et l heure de tourner implacablement. Je maudissais cette ère technologique; les vieux plans papier (certes eux-mêmes souvent problématiques pour des gens qui n ont pas le sens de l orientation comme moi) avaient du bon. Et puis j aurais pu prendre la précaution d imprimer un plan du secteur chez moi avant; ce que je n ai pas fait.

J étais amer, frustré, fatigué, stressé, irrité; et peu  à peu le Temps (plus fort que moi; je ne suis pas "maître des horloges"; je suis maître de rien du tout) passait implacable. A 19h59 soit une minute avant mon rendez vous j envoyais un sms à la personne qui devait m attendre à l entrée disant ma fureur et prétextant un problème de métro après un cours (léger mensonge mais crédible: les retards de métro sont relativement fréquents dans une ville décidément difficile à vivre pour un homme qui "diminue". De plsu je souffre en ce moment de douleurs herniaires qui vont et viennent mais je soupçonne le facteur aggravant du stress).

Souvenons-nous: vendredi 13, un chat noir, le geste de rejet de ma mère...

Mais voilà, il y a des enseignements à tirer de ce sale jour:

1) nous ne sommes pas maîtres de nos vies (ou si peu)

2) il y a les faits bruts et leur interprétation.

a) hasard pur et lecture nécessairement subjective de cet enchaînement malheureux pour moi, pas pour d autres (au même instant et en un autre lieu et pour d autres c est au contraire la bonne journée)
b) "synchronicité" pour les tenants de Jung ou ceux du "livre de la vie" dans l Islam par exemple pour qui nos existences sont inscrites dans un livre pour chacun d entre nous. Pour d autres cultures traditionnelles, les évènements font sens.

Jung, disciple favori de Freud avant la grande brouille entre les deux grands hommes, croyait en cette autre "réalité" qui émerge de temps à autre pour nous dire quelque chose qui fait sens (justement - ô surprise! - mon frère venait de m'offrir, pour mon anniversaire à retardement, un livre de Don Miguel Ruiz, "les quatre accords toltèques" que je pense avoir déjà lu. Ruiz est un chamane mexicain auteur de best-sellers au succès planétaire, ex-chirurgien, ayant vécu une NDE et s inscrivant dans le sillage de Carlos Castaneda, ethnologue lui aussi mexicain, qui a eu un formidable succès, justement en 68 et dont on célèbre l anniversaire en cette triste période. Peu de choses à voir avec 68: 500.000 chômeurs contre des millions...
Pour Castaneda, il y a la réalité ordinaire et une autre réalité que nous ne voyons pas mais que le chamane lui peut voir.

Sans aller jusque là, je rappelle que Julien Green , écrivain franco-américain de grande valeur que j apprécie beaucoup, converti au catholicisme, disait sentir "l invisible".

Je conclurai par cela: que savons-nous de la réalité au juste et qu est-ce que la réalité sinon une convention acceptée par la majorité d entre nous, pour ne pas devenir fous?

Carlo Rovelli, le scientifique, avec son approche, elle rationaliste, théorique, expérimentaliste,  dans la lignée d Einstein et Stefen Hawking, nous a montré un autre Réel et laissé entrevoir (à l instar des philosophes Berkeley et Schopenhauer et, après eux, de Husserl qui fut autant philosophe que mathématicien, de plus professeur de Heidegger) que le monde n est que celui qui correspond à ma décision et à ma volonté et à l angle d attaque que j adopte.

Leçon d humilité et leçon d ouverture à "l autre réalité". 

Le monde est ce que nous voulons qu il soit.

Il est sans être; il est-pour-moi au sens de l'existentialisme, pas ce qu il est. Le Bouddhisme fait bien le distingo: samsara (les apparences) et nirvana (la réalité ultime, une fois le voile déchiré)

Le physicien Bernard d'Espagnat, lui, parlait de "Réel voilé". Autrement dit: le Réel restera, pour cet homme de scinece, à jamais caché à des yeux humains. On n atteindra jamais que l apparence des choses ; non les choses. Nous sommes plongés dans le Relatif. L'Absolu est pour Dieu (chez les croyants).

"L Homme, définitivement, est en tous cas -  et  cest clair -la  "mesure de toutes choses" (sagesse antique)